Les échappées littéraires : La Gibbeuse

Deuxième opus des colonnes créatives du CQFD avec cette semaine une nouvelle de l‘atelier d’écriture de la Mission Culture : La Gibbeuse, de Charlotte Cousty.

Bonne lecture !

La Gibbeuse 

Cela fait déjà six mois que tu as dû t’exiler loin des tiens. C’est long, six mois seul au milieu des flots. Tu te fais la réflexion en ce moment même. Tu te croirais perdu près d’un quelconque point Nemo, plus proche de l’immensité céleste que du moindre habitant terrestre. La côte n’est pourtant distante que de quelques kilomètres de l’îlot. Mais le savoir ne t’empêche pas de sentir ton cœur battre plus vite, ni d’entendre ton pouls pulser à tes oreilles au beau milieu de la nuit alors que tu veilles à la sécurité des voyageurs bercés par les vagues. Quand cela arrive, tu n’es plus capable de rien, le phare est laissé au bon vouloir de Dieu. Si quelque problème d’ordre technique survient dans tes moments de panique, personne n’est là pour prendre le relais. La Lune, ta seule compagne, ne peut que te couver du regard et luire autant qu’elle en est capable en attendant que tu reprennes tes esprits, ce qui n’arrive parfois qu’au petit matin.  

Une loi interdit bien la solitude des gardiens de phare, mais personne ne souhaitait travailler avec toi. Tu faisais peur, tes actes passés te collaient à la peau. Ils te suivent toujours si tu en crois le faible temps d’amarrage du ravitailleur. Tu te dis que c’est bien mérité, qu’ici au moins tu ne peux causer du tort à personne d’autre qu’à toi-même. C’est une bonne idée que le juge a eue, de te laisser le choix entre une cellule cerclée de barreaux et une prison à ciel ouvert. Bien sûr que tu as choisi cette option !, sans te douter un seul instant de tout ce que cela impliquait : la solitude, continue, totale, mais aussi la responsabilité qui pèse à présent sur tes épaules. Si l’automatisation du phare a eu lieu des années avant ton arrivée ici, il arrive de temps en temps que tu doives relancer l’ancien système de lampes à pétrole pour continuer de guider les navires dans la nuit. Quand il t’arrive d’y penser, tu trouves la situation parfaitement illogique : un meurtrier veillant à la survie de tant de personnes inconscientes du danger latent, sur décision de justice… Il serait si simple de trafiquer le système, de faire en sorte que la tour rayée de noir reste silencieuse quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. 

C’est ce que tu pensais tout du moins. Tu as essayé peu après ton arrivée. Tu étais alors rempli d’une colère et d’un sentiment de culpabilité qui te rongeaient. On t’en a empêché. Ou plutôt, elle t’en a empêché. Dire que tu croyais ce lieu hanté par le Diable, doué d’une volonté propre à te faire perdre la raison avant l’heure ! Jusqu’au jour où tu as compris. Tu y repenses souvent en l’observant. Ce jour-là, c’était comme si une force surnaturelle t’avait guidé jusqu’à l’escalier en colimaçon, puis forcé à avancer pendant ces longues minutes d’ascension, gravissant marche après marche les étages jusqu’au sommet.  

Là, sous la coupole, alors que le Soleil venait d’embraser l’océan mais que la lentille ne s’allumait toujours pas – à cause de toi -, sa rondeur t’avait convaincu de réparer ta faute avant qu’il ne soit trop tard. Tu n’as pu que baisser les yeux et t’exécuter. C’est honteux que tu te sois à nouveau présenté à sa vue, sur le balcon de veille. La Lune, entourée d’un halo nuageux la faisant paraître sévère, s’était découverte comme pour te pardonner. Et pour la première fois de ta vie, tu avais consenti à obéir, à te ranger pour expier tes fautes. C’est ainsi que tu avais juré, là où tu te trouves en ce moment-même, adossé au garde-fou au niveau de la dalle fissurée, surplombé par la Gibbeuse et son escorte lumineuse, oui, ici même il y a des mois de ça tu avais promis : si elle voulait que tu accomplisses ta tâche, jour après jour, mois après mois, alors tu le ferais.  

Depuis, tu t’es attaché à ce rôle, à cette vie, tu t’es résigné au fait que tu ne connaîtras jamais une autre existence. Tu as laissé passer cette chance. Mais tu es heureux de cet état de fait, cela faisait des années que tu ne t’étais pas senti aussi serein, accepté. Tu te sens à ta place parmi les éléments tantôt placides, tantôt tumultueux. Tu as appris au fil des jours à apprécier le vent cinglant contre les fenêtres lors des nuits de tempêtes autant que les périodes de beaux temps où tu restes accoudé à la rambarde, conversant avec ton amie des heures durant, jusqu’à lui dire “bon jour” tandis qu’elle se couche au crépuscule. Tu l’appelles ta Gibbeuse, te moquant ainsi gentiment de ce qu’elle prend pour des défauts mais qui la rendent tellement belle à tes yeux. Tous ces cratères et ces bosses que tu devines à sa surface, et dont certains astronomes n’observent qu’au travers du prisme de la science, délaissant ainsi le plus important à tes yeux. Ce sont ces imperfections qui t’ont appris la vie, qui te poussent à te lever chaque jour, à accomplir ton devoir. A trouver un sens au reste de tes années à venir. Car la Lune ne serait pas la Lune sans elles, elle n’aurait pas ce pouvoir formidable de faire rêver toute personne qui se laisse bercer par sa lumière, elle ne t’aurait jamais empêché de commettre l’irréparable. Tu en es persuadé.  

La Lune ne s’étudie pas, elle s’apprivoise, chaque nuit de chaque jour, même quand c’est elle qui a entrepris de faire le premier pas. Elle se fait désirer jusqu’à ce qu’elle trouve l’âme solitaire digne de devenir sa compagne, comme c’est ton cas. Tu te sens incroyablement chanceux d’être l’un de ses amants. Lorsque tu te confies à elle, les soirs où ton esprit divague un peu trop vers la terre ferme, elle t’écoute et te console, se transformant alors en une mère dans le giron de laquelle tu peux te blottir, sans risquer de te faire juger.   

Tu n’en as pas ressenti le besoin cette nuit, tu t’es contenté de laisser divaguer tes pensées en sa compagnie, imaginant la vie des passagers des navires voguant librement vers une destination inconnue, guidés par le faisceau lumineux sur lequel tu veilles. Ce voyage méditatif te suffit, tu ne ressens plus le besoin de partir d’ici. Tu espères que cet état d’esprit ne changera jamais, ce serait trahir la confiance que ta Gibbeuse a placée en toi. Le ciel s’éclaircit ton par ton, les étoiles se retirant discrètement pour vous laisser un instant en tête à tête. Comme tous les matins, tu envoies un baiser à ton astre, lui souhaitant un “bon jour” reposant, et lui demandant de réapparaître dans quelques heures. Ce à quoi elle répond invariablement que sa visibilité ne dépend pas d’elle, mais de la bonne volonté de tous les éléments, et que tu devrais également prêter attention à eux pour ne pas éveiller leur jalousie. Tu souris à cette réplique si tendre à tes oreilles. Tu la regardes s’effacer avant d’aller te coucher à ton tour, tournant le dos au lever du Roi, trop vaniteux selon toi. Il cherche à concurrencer la douceur de sa sœur en imposant sa fastuosité à tous, y compris à ceux qui n’en ont cure, et cela t’exaspère. Tu finis par t’endormir, songeant que six mois loin de tout, c’est long certes, mais la solitude t’a offert une formidable compagne en la personne de ta Gibbeuse. 

Charlotte Cousty