Dix raisons pour lesquelles il est facile de tromper les médias

La 11ème va vous surprendre…

Bonjour à tous !

Cet article sera le premier d’une série consacrée à la désinformation, à ses conséquences & à ses mécaniques. Il vient aussi s’intégrer à notre participation à la Fête de la Science, dont le thème national cet année est « Les idées reçues ».

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à un rapport sorti récemment nommé « The Oxygen of Amplification » ; il a été produit par Data & Society, un institut de recherche indépendant de New-York1, via entre autres des interviews avec des journalistes, et vise à trouver de meilleures méthodes journalistiques pour communiquer sur les extrémistes et manipulateurs qui traînent sur Internet, communément appelés « trolls », bien que ce terme ne soit pas tellement représentatif comme nous le verrons plus loin.

Un échantillon du comportement de “trolls” par gee (prononcez djee)

Du paradoxe du troll

Il se focalise plus particulièrement sur la période autour des élections américaines de 2016 pour avoir un pic d’activité à analyser ; en effet, à cette période, toute une galaxie de manipulateurs d’horizons divers a atteint une telle activité qu’elle devint, pour les journalistes, impossible à ignorer.

Pour autant, rédiger une actualité sur leurs (ex)actions – fausse information, campagne de harcèlement, ou théorie du complot – entraîne immédiatement une exposition supérieure de cette dernière : la portée d’une page conspirationniste est encore, dieu merci, inférieure à celle de la portée d’un journal.

S’est donc créé un paradoxe, comme le rapport le note : d’un côté, les conspirationnistes et leurs amis, accusant les médias de ne diffuser que des mensonges ; et d’un autre côté, ces mêmes médias servant de relai pour leur cause.

Des problèmes de conscience

On voit donc le problème : il est impossible aux médias d’ignorer certaines choses ; mais les transformer en actualité les renforce. Pourquoi ? Voici quelques points, évoqués par les journalistes interviewés et repris dans le rapport :

En parler augmente « l’intérêt » des campagnes de harcèlement et donc leur fréquence (« Oh, quand je fais ça les médias écoutent ? COOOL »), de même pour la désinformation. Il augmente au passage l’importance des acteurs concernés artificiellement (si tous les journaux parlent du même groupe de trois boulets dans un garage, ils ont l’air d’être plus nombreux que trois boulets dans un garage, surtout sur Internet où estimer le nombre n’est pas aisé).

Cela normalise et insensibilise les lecteurs (la « fatigue médiatique » qui se produit à force d’exposition aux mêmes actualités, comme par exemple les noyades en Méditerranée : un scandale au début, une atroce habitude à force), et risque d’augmenter la crédibilité de la fausse information (« s’ils en parlent en disant que c’est faux ça doit être vrai »).
Cela donne également le contrôle du narratif aux manipulateurs (« Jojo fait péter la campagne de harcèlement aujourd’hui on fait les gros titres ») et réduit des sujets complexes à des débats stériles (« le réchauffement climatique est un problème auquel nous DEVONS trouver une solution » transformé en « Est-ce que le réchauffement climatique existe » avec d’un côté les pour et de l’autre les contre).

Ne pas en parler, cependant, peut laisser le champ libre à des mensonges encore pires ; laisser passer une occasion d’éduquer le public, en expliquant par exemple ce qu’est le réchauffement climatique ; laisse le contrôle du champ culturel aux manipulateurs ; peut signifier qu’un autre journaliste va tomber sur le sujet et faire un mauvais article par manque de compréhension du sujet ; et surtout ne permet pas d’éliminer le problème.

Et structurels

Pour autant, les raisons citées ci-dessus ne permettent pas de résumer tout le débat. Entrent également en jeu des raisons plus prosaïques et proches du journaliste. Les statistiques en sont un premier point : en effet, de nos jours, il est très facile de mesurer la popularité d’un article, et ces mesures sont utilisés, entre autres, pour déterminer la visibilité d’un article sur les réseaux sociaux ou le prix des annonces. Comment s’étonner dès lors qu’il soit tentant de faire un article sur les « trolls » quand on sait que ce terme attire les clics ?

A ce titre, je vous conseille de lire l’excellent article de nextinpact, journal d’informatique dans tous ses aspects (nouvelles technologies mais aussi lois, enjeux, sciences) qui raconte leur expérience d’une journée sur les titres racoleurs : https://www.nextinpact.com/blog/93581-retour-sur-1er-avril-pas-comme-autres-vous-nauriez-jamais-imagine-suite.htm

xkcd fournit un bon exemple de ce à quoi aurait pu ressembler les siècles passés avec les analytiques d’aujourd’hui.

Plus subtils, mais non moins dangereux, deux autres points influencent lourdement la décision de publier ou non une information : le « journalisme itératif » (traduction littérale de l’auteur) et le faux équilibre médiatique.

Le « journalisme itératif » consiste à reprendre une information d’un autre journal, pour ne pas être à la traîne. Bien que cela puisse être très positif, si l’article à l’origine est bon – c’est, après tout, ce que je suis en train de faire – il peut être très dommageable pour peu qu’il s’agisse d’une in-faux-rmation.

Une vidéo d’horizon-gull sur une “infaux” récente répandue dans la presse française par la magie de ce principe.

Le faux équilibre médiatique consiste, lui, pour reprendre la définition de Wikipédia2, à « présent[er] un enjeu selon un équilibre entre deux points de vue opposés, alors que les faits ne pointent pas vers un tel équilibre. Ils peuvent ainsi exagérer l’importance d’une position minoritaire ou omettre de présenter des informations qui mettraient en évidence l’absence de fondement d’une position » ; exemples communs : créationisme VS « évolutionisme », réchauffement naturel VS réchauffement anthropique.

A lire à ce sujet, une opinion publiée sur le site du Guardian par Rupert Read, membre d’un « thinkthank », parlant de sa proposition d’interview par la BBC : https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/aug/02/bbc-climate-change-deniers-balance

Tout le problème, ici, est qu’il y a confusion entre un traitement équitable et un traitement égal. Il n’y a rien d’équitable à mettre sur le même plateau le créationisme et l’évolutionisme : l’un fait partie de l’édifice scientifique contemporain et est à ce titre plusieurs fois confirmé, quand l’autre n’est qu’issu de la croyance et ne s’appuie sur rien d’autre que la foi de ses partisans. Ce biais médiatique s’appuie également sur l’habitude que nous avons de chercher la justice au milieu de deux idées opposées, quand parfois ce milieu n’existe pas : ainsi entre un pro- et un anti-esclavage, la vérité ne se trouve pas dans un état semi-libre semi-prisonnier.

L’ensemble de ces problèmes évoqués plus haut est multiplié par la hiérarchie, qui si elle cherche à atteindre des quotas et des montants, risque de jouer le jeu des trolls ; mais aussi par la composition des rédactions, souvent composés de la même classe sociale : des hommes blancs plutôt favorisés, et ce à cause de la difficulté de rentrer dans le milieu journalistique sans passer par les écoles, qui sont coûteuses.

Des solutions au problème

Troll pas de l’Internet. Droits du screen : Unoficial Elder Scrolls Wiki

Comme vous le dira n’importe quel joueur d’Oblivion : contre les trolls, rien de tel que les boules de feu. Ah, on ne parle pas des mêmes ?

Proposées par le rapport

Il commence par proposer trois règles de base : vérifier que le contenu est intéressant au-delà de la communauté dont l’article parle ; vérifier que l’histoire a un intérêt pour la société, en ouvrant de nouvelles pistes de conversation, ou en donnant de nouveaux exemples pour une actuelle ; enfin, évaluer les potentiels dangers de ce qui est raconté. Par exemple, donner tous les détails d’une attaque terroriste peut juste inciter à de nouveaux actes, mais s’il s’agit de s’intéresser au parcours du tueur pour comprendre comment il en est arrivé là, alors c’est intéressant pour la société.

Les conseils suivants se centrent plus sur les spécificités des différentes catégories de contenus « trollesques ».

Réflexion additionnelle

Ce n’était pas l’objet du rapport, qui se concentrait surtout sur les « mainstream media » donc de centre-gauche ; mais il est utile ici de rappeler, comme le débat des fake news et les tentatives de classifications en France l’a fait ressortir, qu’il est outrageux, pour un journal, de se dire objectif.

Que ce soit Le Monde ou la BBC, pour ne citer que les deux noms que j’ai en sources, il ne peut y avoir de traitement complètement objectif des faits de société. Pourquoi ? En partie par ce qu’on vient d’expliquer avant : en sélectionnant les nouvelles, il contribue déjà à filtrer. Faut-il parler du dernier meurtre commis à Anvil, du background du tireur ? Ou est-ce un fait divers pourri ? Parle-t-on des enjeux de la manifestation ou de ses dérives ? En quelle quantité ?

Le juste milieu, ici, n’existe pas. Il est plus sain d’observer la situation d’un œil critique : par exemple, Le Monde (comme la BBC en passant) est libéral économiquement et socialement, comme peut le montrer ici cette capture d’écran3 :

Une proposition alternative à l’idéologie économique dominante est identifiée comme une « fausse question » et une manifestation dénonçant les propos du pape fait partie des titres les plus vus. Ce n’est pas très remarqué car c’est la position standard de la société : il est extrêmement difficile d’envisager des alternatives à un système économique aussi puissant que l’actuel, et il est dieu merci difficile d’envisager que les gens qui aiment différemment sont autre chose que des humains comme les autres.

Cependant, et c’est important, il faut faire ici une différence. Une différence entre l’absence de neutralité (condition par défaut) et la franche partialité. Ce n’est pas parce que Le Monde est orienté selon ces deux axes qu’il ne peut pas parler positivement d’une alternative, ou qu’il va détourner les faits pour les conformer à sa vision. En revanche, prenons au hasard FoxNews, c’est directement plus tendancieux (à ce sujet, regardez cet excellent reportage du Guardian).

Il faut, en tout cas, que le journal l’assume (ce qui n’est pas toujours le cas, rapport au Decodex par exemple : http://www.liberation.fr/debats/2017/02/05/decodex-decode_1546462) et que le lecteur en soit conscient : il n’y a pas toujours de juste milieu et les extrêmes n’ont pas toujours tort.


1 : https://datasociety.net/about/, consulté le 29/08/18

2 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Faux_équilibre_médiatique, consulté le 29/08/18

3 : https://grisebouille.net/fakir-contre-le-reste-du-monde/ j’inspire mes remarques de ce post de blog, qui contient d’autres exemples de fausse neutralité. Blog, qui, d’ailleurs, n’est pas neutre, et pour le coup, pas toujours objectif. Ses exemples faisant néanmoins sens, je les retiens.