Mystère et croc de pomme !

L’Histoire d’ Alan Turing, génie du XXème siècle.

 

    Informatique, cryptographie, morphogenèse, intelligence artificielle… Comment un tel savant a-t-il pu en arriver à se donner la mort en croquant une pomme qu’il avait empoisonnée ? Pourquoi ce génie a-t-il été rejeté par l’Angleterre, son pays natal, lui qui s’est intéressé à de nombreux domaines scientifiques et a participé à la victoire des Alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale ?
C’est tout le drame d’Alan Turing, homme brillant dont les travaux ont peiné à sortir de l’ombre et dont on a fêté le centenaire il y a 2 ans.

Commençons par le plus remarquable : Alan Turing est aujourd’hui reconnu comme l’un des pionniers de l’informatique. Dès 1936, à l’âge de 24 ans (alors que l’ordinateur n’est pas encore né !), il conçoit une machine virtuelle destinée à illustrer la notion de programme enregistré. Cette invention, appelée plus tard la machine de Turing, est en fait un ruban composé de cases, ainsi que d’une tête de lecture capable de lire ou écrire un symbole dans chaque case et de se déplacer vers la droite ou vers la gauche, en suivant un programme. Elle se révèle être majeure car «elle met en évidence les notions de données et de programme, qui sont fondamentales en informatique », comme l’explique le chercheur en informatique Gérard Berry. La représentation universelle de l’ordinateur est alors née, et avec elle l’avènement de « notre vision algorithmique du savoir », selon le philosophe Michel Serres.

Mais le génie de Turing ne s’est pas limité à l’informatique. Il est également l’un des premiers à avoir travaillé sur l’intelligence artificielle, c’est-à-dire à s’ être demandé si les machines sont capables de penser. Ainsi, afin  de comparer l’intelligence humaine à celle d’un automate, il élabore le célèbre test de Turing, au cours duquel un sujet doit deviner si son interlocuteur est une machine ou un homme, en lui posant diverses questions.

N’oublions pas le domaine de la biologie, et plus particulièrement celui de la morphogenèse animale. Dans son article « The chemical basis of morphogenesis », pour expliquer l’émergence de parties régulières répétées chez les embryons initialement uniformes, Turing s’intéresse à la formation des motifs tachetés ou rayés qu’on observe sur le pelage des animaux. Il explique alors qu’un équilibre dynamique de réaction-diffusion se produit entre deux réactifs qu’il appelle morphogènes, dans un milieu initialement uniforme. L’un est auto-activateur et peut activer la production de l’autre, tandis que l’autre inhibe la production du premier. Les pics de concentrations qui en résultent sont à l’origine de l’apparition des motifs périodiques que l’on peut observer chez le zèbre ou le léopard par exemple.

Enfin, bien que son rôle n’ait été reconnu que trente ans après la guerre (soit vingt ans après sa mort !), Alan Turing a aussi su marquer l’Histoire en participant indirectement à la victoire des Alliés. Avec d’autres spécialistes, il a travaillé sur le décryptage de la machine électromécanique Enigma, machine à écrire révolutionnaire utilisée par les Allemands pour chiffrer et ainsi protéger leur communication pendant la guerre. Il s’agissait en fait d’un système de rotors qui substituait les vraies lettres du message par d’autres. Le professeur à l’ENS Jacques Stern insiste sur le véritable travail de logique qu’ont réalisé Turing et ses collègues, puisqu’ils ont su établir une correspondance entre les textes clairs et les textes codés, alors qu’il n’existait pas moins de 1017 combinaisons !

Alors, une question persiste : comment un tel génie a-t-il pu être rejeté par son pays natal alors qu’il lui a tant apporté ? Pourquoi en est-il venu à mettre fin à ses jours ? La réponse est triste : le génie incommensurable de Turing s’est heurté à une Angleterre austère qui l’a rejeté en raison de son homosexualité, considérée à l’époque comme un délit. Condamné par la loi de 1865, la même qui avait condamné Oscar Wilde des années plus tôt, Turing est contraint à la castration chimique par ingestion d’hormones féminines. Rejeté par la société qui ne l’envisage plus que dans sa dimension sexuelle, et confronté à des transformations profondes de son corps, Alan Turing ne s’accepte plus. Il décide de mettre fin à ses jours à l’âge de 42 ans, en mangeant une pomme préalablement trempée dans du cyanure. La pomme empoisonnée, croquée par l’un des fondateurs de l’informatique, orne aujourd’hui les produits de la marque Apple, qui semble par son logo rendre hommage à l’un des grands hommes du XXème siècle.

 

chronologie- Alan Turing

 

Carla Korichi
 
BONUS: Podcast sur France Inter “Rendez vous avec X”
http://www.franceinter.fr/emission-rendez-vous-avec-x-alan-turing
 
 
Sources :

” Le Modèle Turing ” , Catherine BERNSTEIN. CNRS Images, INRIA. 2012. 29 min
” L’homme qui a croqué la pomme “, Laurent LEMIRE. Hachette Littératures, 2004
www.sciencesetavenir.nouvelobs.com
www-inrev.univ-paris8.fr

PS : merci au Professeur Régis Chirat qui, entre deux cours d’évolution, nous a fait découvrir ce grand personnage !

 

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